Entretien avec Metin Birkan Yıldırım autour de Ömürdür Geçer, Propos recueillis par Zeynep Sude Neriman

Né en 1937 à Sapanca (Sakarya), Metin Birkan Yıldırım a poursuivi ses études au Lycée de Haydarpaşa puis à la Faculté d’agronomie de l’Université d’Ankara. Il a obtenu son master et son doctorat aux États-Unis, à l’Université d'État de l'Oklahoma. De retour en Turquie, il a longtemps enseigné à l’Université de l’Égée, formant de nombreux étudiants au fil d’une carrière allant de maître de conférences à professeur. Parallèlement, il a siégé au comité exécutif de TÜBİTAK-

Par Aujourd'hui la Turquie
Publié en Mai 2026

De la carrière académique vers la poésie, ou de la poésie vers la carrière académique ?

Comment s’est opérée pour lui la transition de la carrière académique vers la poésie ? C’est en réalité l’inverse qui s’est produit. La poésie était présente dans sa vie depuis sa jeunesse. Yıldırım explique que son lien avec la poésie a commencé au collège, et que son livre est d’ailleurs né de la compilation des poèmes qu’il écrivait à cette époque. L’un de ses derniers poèmes a été rédigé en 1964, à son arrivée à New York, sur base de ce qu’il a ressenti à la porte de l’aéroport avant de se fondre dans la ville.

Geldin kıyısındasın, uzat uzatabilirsen elini

Ces vers reflètent l’excitation qu’il a vécue au moment de franchir le seuil d’un pays nouveau, de l’inconnu et du monde académique. Pendant son séjour aux États-Unis, Yıldırım est resté éloigné de la poésie : il a d’abord appris la langue, puis s’est consacré à son cursus universitaire et a suivi des cours tels que la génétique, les statistiques et la biochimie.

Au fil de notre échange, il nous confie qu’il lit énormément depuis l’enfance : en dernière année de collège, il a même reçu un prix pour avoir été l’élève qui lisait le plus à la bibliothèque. Il précise aimer tout particulièrement Sait Faik Abasıyanık et la lecture de nouvelles. Yıldırım raconte également avoir vécu ses années les plus bouillonnantes au Lycée de Haydarpaşa : « Il y avait des émotions intenses, la jeunesse. Nous allions aux journées de poésie dans les lycées de jeunes filles, nous allions regarder les trains qui se rendaient à la gare de Haydarpaşa. Tout cela marque une personne. »

Poésie d’émotions

Alors, que représente la poésie pour lui ? Pour Yıldırım, la poésie n’est ni une échappatoire, ni une déclaration d’amour : « On dit souvent que les poèmes sont dédiés à une femme ; pour moi, ce n’est pas ainsi. » Il définit la poésie comme un ensemble d’émotions. Sa source d’inspiration, ce sont le plus souvent les sentiments nés d’un instant. Il plaisante avec franchise : « J’ai peut-être dit à certaines que j’avais écrit ces poèmes pour elles, mais mon point de départ n’était pas celui-là. » Il raconte s’être rendu un jour de printemps à la ferme forestière d’Atatürk et y avoir fait la connaissance de deux lycéennes. L’une habitait à Karanfil Sokak à Ankara, et Yıldırım dit avoir ensuite écrit un poème sur cette rue. Il ajoute : « Je ne l’ai jamais revue, mais le poème est devenu beau. ». Yıldırım met ses poèmes sur le papier à partir des émotions que suscitent en lui les beautés dont il est témoin. Il dit avoir écrit Güney Şehri ve Sen, qui commence par le vers « Tu es belle comme une ville du Sud », envoûté par les chutes de Düden qu’il avait vues scintiller par le hublot en survolant Antalya. Même si cela peut surprendre au premier abord les lecteurs romantiques comme moi, convaincus que ces poèmes ont été écrits comme une déclaration d'amour profond à quelqu'un, le point de vue de Yıldırım offre une très belle prise de conscience sur la poésie, les sentiments et l'esthétique. Il défie en quelque sorte l’idée de lire la poésie uniquement à travers l’amour. Il rappelle à ses lecteurs que le sujet du poème peut être, parfois, une cascade qui éblouit par son élan et sa clarté, un coucher de soleil apaisant sur Kordon, une rue d’Ankara, ou encore une petite fraise des montagnes rouge.

Pour Yıldırım, la poésie est moins un instrument de responsabilité sociale qu’une forme d’expression personnelle. Il dit écrire ses poèmes pour se confier et pour le plaisir. Des textes comme Güney Şehri ve Sen, Karanfil Sokağı et Elveda Ankara occupent pour lui une place particulière. Les poèmes de son livre reflètent ses années de jeunesse. Le sentiment qu’il éprouve en écrivant, il le décrit comme du désir : « C’est une sensation comme s’approcher de quelque chose… mais passagère. Ensuite, j’ai besoin d’inspiration pour réécrire. » À l’école, alors qu’il essayait de livrer des poèmes pour la revue de Koru, il raconte qu’il restait en classe jusqu’au milieu de la nuit à attendre l’inspiration ; parfois, elle ne venait pas. « Il y a eu des poèmes sur lesquels j’ai travaillé sans les achever », dit Yıldırım. « L’important, c’est de griffonner et de faire naître un sujet. »

Ömürdür Geçer : une attitude face à la vie

Le titre Ömürdür Geçer, à la fois simple et significatif, m’avait beaucoup plu vu la première fois. Il invite à ne pas prendre la vie trop au sérieux, à l’accueillir telle qu’elle vient et à la vivre telle qu’elle est, et résume aussi la philosophie de vie de Yıldırım. Témoin de près de l’histoire politique turque marquée par les coups d’État, Yıldırım raconte sans détour les périodes difficiles et douloureuses qu’il a traversées. « Si je n’avais pas accepté la vie telle qu’elle est, je n’aurais pas pu vivre », dit-il. « Nous venons, nous passons, et pourtant nous sommes encore là. » Accepter le passé tel qu’il est et ne pas trop s’attacher à l’avenir nous ramène, au fond, au présent. « Il faut vivre la vie comme elle doit être vécue, sans se compliquer l’existence. » Pour Yıldırım, vivre, c’est savoir s’agripper à la vie malgré les épreuves. « Dans la vie, tout le monde et toute chose passent ; tu reconstruis », dit-il, soulignant l’importance de rester debout ou de se relever malgré les difficultés. À ses yeux, la vie est l’art de trouver de quoi se réconforter après les tourments : parfois une mère, parfois un ami, parfois une épouse… Dans son poème Darbe de kriz de gelir geçer aşk kalır (Les coups d’État et les crises passent, mais l’amour demeure) », il touche le lecteur avec le vers « Darbe de kriz de gelir geçer bir kadın izi kalır yüreğimizde » (« Les coups d'État et les crises passent, mais l'empreinte d'une femme reste dans nos cœurs »), et il fait un aveu sincère : « Je n’ai pas cru à l’amour, mais je m’y suis accroché. »

Alors, quelles émotions Ömürdür Geçer suscite-t-il chez les lecteurs ? Chez Yıldırım, la nostalgie, l’espérance, le reproche et la mélancolie se mêlent habilement. On perçoit surtout la trace d’un manque, le désir de l’inaccessible. Le poète l’admet avec franchise : « Peut-être que je n’ai pas atteint ce que je voulais, mais c’est passé. » Cette parole résume son acceptation de la vie telle qu’elle est. C’est pourquoi le livre de Yıldırım nous rappelle la vérité la plus simple : la vie passe réellement. Et ce que nous choisissons d’en faire, pendant qu’elle passe, est en soi un sujet à méditer pour donner sens à l’existence. Dans un monde où tout est provisoire, jusqu’à la vie elle-même, la plus belle chose à faire, à mon sens, est de vivre. Vivre comme on l’entend, envers et contre tout, comme pour célébrer l’existence.

Propos recueillis par Zeynep Sude Neriman