Un tas de bonbons qui disparaît, deux horloges qui se désynchronisent… Ce sont des métaphores silencieuses mais puissantes.
Je ne relis presque jamais mes anciens articles. Mais il y a quelques jours, chez mes parents, j’ai retrouvé un ancien numéro d’Aujourd’hui la Turquie datant d’il y a cinq ans. Je l’ai feuilleté distraitement et je suis tombée sur un article que j’avais écrit à l’époque. Le sujet ? Le thème de la mort dans l’art de Damien Hirst. En le relisant, je me suis dit que c’était un sujet toujours aussi intéressant. Et puis, un autre nom m’est venu à l’esprit : Félix González-Torres. Deux artistes, deux époques, deux approches très différentes d’un même thème : la mort. Alors aujourd’hui, je vous propose de comparer leur travail, et de voir comment la mort joue un rôle tout à fait différent dans leur art.
Dans l’article de 2020, j’explorais la manière dont Damien Hirst aborde la mort dans son œuvre. Artiste britannique né en 1965, il est connu pour ses œuvres provocantes où la mort est littéralement présente. On pense tout de suite à The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living (1991), une œuvre devenue célèbre dans le monde entier. C’est un requin réel, mort, exposé dans un aquarium rempli de formol. Cette image puissante frappe par sa violence froide. Hirst utilise souvent des cadavres d’animaux, des crânes ou des éléments organiques pour confronter le spectateur à l’inéluctabilité de la mort. Pour lui, la mort n’est pas une idée abstraite mais une réalité physique. Dans son œuvre For the Love of God (2007), un crâne humain recouvert de platine et de diamants, il semble même aller jusqu’à transformer la mort en objet de luxe.
En relisant cet article, j’ai tout de suite pensé à Félix González-Torres, un artiste qui aborde lui aussi le thème de la mort, mais d’une manière radicalement différente. Né à Cuba en 1957 et décédé en 1996, González-Torres a marqué l’histoire de l’art contemporain avec ses œuvres minimalistes et profondément personnelles. Ce souvenir m’a aussi rappelé la 12e Biennale d’Istanbul, en 2011, qui s’inspirait directement de son art. Les commissaires avaient construit toute l’exposition autour de ses œuvres emblématiques.
Parmi ses œuvres les plus connues, on trouve Untitled (Portrait of Ross in L.A.), un tas de bonbons multicolores pesant le même poids que son partenaire décédé du sida. Les visiteurs sont invités à en prendre, et le tas diminue peu à peu. C’est une métaphore simple et poignante de la disparition, n’est pas ? Une autre œuvre, Untitled (Perfect Lovers), montre deux horloges identiques accrochées côte à côte, avançant ensemble jusqu’à ce que l’une d’elles ralentisse. Chez González-Torres, la mort est silencieuse, lente, intime. Elle est liée à l’amour, au corps, à la mémoire.
Hirst et González-Torres abordent tous deux la mort, mais dans des langages visuels presque opposés. Chez Hirst, la mort est matérielle. Cette approche vient sans doute de son passé, marqué par ses visites à l’École de Médecine de Leeds, où il observait des cadavres humains. La mort devient une présence physique, tangible, qu’il place sous nos yeux avec brutalité.
À l’inverse, González-Torres travaille avec l’absence. Ses œuvres, souvent minimalistes, n’imposent rien mais elles suggèrent. Un tas de bonbons qui disparaît, deux horloges qui se désynchronisent… Ce sont des métaphores silencieuses mais puissantes. Nancy Spector, conservatrice au Guggenheim Museum et l’une des spécialistes ayant le plus étudié son travail, a résumé cette approche en disant que son œuvre parle toujours de la perte, mais sous une forme discrète et belle de deuil.
De la même manière, là où Hirst mise sur le spectacle, González-Torres choisit le silence. L’un cherche à choquer, à confronter ; l’autre nous pousse à ressentir, à réfléchir.
La mort est un sujet auquel je n’aime pas trop penser. Mais la manière dont ces deux artistes l’abordent rend le thème à la fois inspirant et fascinant. Ils nous rappellent chacun à leur façon que réfléchir à la mort, c’est aussi réfléchir à la vie.
Sırma Parman