La chanson de Tralles ou les métamorphoses du plus vieux couplet du monde

Au XIXe siècle, l’Empire ottoman éprouva la nécessité de se moderniser en entreprenant la construction d’un chemin de fer, ce qui entraîna une multitude de découvertes archéologiques. 




Par Gisèle Durero Köseoğlu
Publié en Mai 2026

Ce fut ainsi qu’en 1883, lors des travaux de construction du réseau ferroviaire d’Izmir à Aydin, Edward Purser, directeur général des Chemins de fer orientaux, découvrit dans le site antique de Tralles, une stèle funéraire de marbre en forme de colonne, datant du 1er ou 2e siècle, et comportant des textes gravés en grec ancien. Il la plaça dans sa collection privée et son épouse l’utilisa comme piédestal pour un pot de fleurs ! Mais lorsque l’archéologue britannique Sir William Ramsay, qui effectuait des fouilles en Turquie, examina attentivement la stèle, il se rendit compte avec stupéfaction que les syllabes du texte étaient accompagnées de symboles qui n’étaient autres que la notation musicale du solfège antique. Il publia donc la même année un article intitulé Inscriptions inédites de l’Asie Mineure, où il révélait le caractère extraordinaire de cette pièce conservée chez Purser. En effet, cette inscription, connue sous le nom d’« Épitaphe de Seikilos » mais aussi appelée « Chanson de Tralles », serait la plus ancienne chanson parvenue jusqu’à nous ! On sait que la plus vieille partition musicale, découverte en 1950 dans les ruines d’une bibliothèque du Palais Royal de la cité d’Ougarit, en Syrie, est l’Hymne hourrite à Nikkal, la déesse cananéenne des vergers, remontant à 1400 Av. J-C, et qui est gravé en écriture cunéiforme sur des tablettes d’argile. Mais la Chanson de Tralles offre la particularité exceptionnelle de conjuguer le texte et la musique ! Un côté de la colonne précise le nom de celui qui l’a fait confectionner, Seikilos : « La pierre que je suis est une image. Seikilos me place ici, signe immortel d’un souvenir éternel. » L’autre face, accompagnée de notes de musique, affiche le conseil de profiter du temps présent à cause de la brièveté de la vie : « Tant que tu vis, brille ! Ne t’afflige absolument de rien ! La vie ne dure guère. Le temps exige son tribut. » Une dédicace finale montre que la colonne était vouée par Seikilos soit à son épouse Euterpe soit à son père, fils d’Euterpos. 

L’histoire de la colonne, dont la base avait été endommagée lors de son extraction, ce qui avait amputé l’inscription de la strophe finale, fut ensuite faite de péripéties s’étendant sur presque un siècle, puisqu’elle allait passer dans diverses collections privées. Après bien d’autres vicissitudes, elle se trouvait en 1922, après la Guerre d’Indépendance turque, chez le consul des Pays-Bas puis, elle changea plusieurs fois de lieu, jusqu’à ce que le Musée National du Danemark, à Copenhague, ne l’acquière en 1966, pour son département d’antiquités.

Quant au texte de la Chanson de Tralles, c’est le célèbre milliardaire et archéologue Théodore Reinach, connu pour s’être fait construire à Beaulieu-sur-Mer, entre 1902 et 1908, la mythique Villa Kérylos, copie de palais grec comportant même le mobilier d’époque reconstitué, qui en effectua la traduction officielle dans son livre de 1926, La Musique grecque, car il la considérait comme « l’échantillon le plus complet et le plus visible qui nous soit parvenu de la notation antique. » 

Cette partition surgie de la nuit des temps a connu un destin hors du commun. Serait-ce parce qu’elle traite d’un thème éternel, celui du « Memento mori » ou « Rappelle-toi que tu vas mourir », et du « Carpe diem », repris par des milliers de poètes pour enjoindre à savourer l’existence au jour le jour ? On se souvient d’Horace : « Cueille le jour présent sans penser à demain. » Ou de Ronsard : « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. » Ou de Lamartine : « Hâtons-nous, jouissons ! L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive. Il coule, et nous passons ! » Ou de Queneau : « Allons, cueille, cueille, si tu ne le fais pas, ce que tu te goures, fillette… » Quoi qu’il en soit, plusieurs fois utilisée par le septième art, en particulier, en 1951, par le réalisateur Mervyn Leroy, dans le film Quo Vadis, la Chanson de Tralles a carrément acquis la gloire internationale, en étant plus récemment mise à l’honneur dans les jeux-vidéos Minecraft Mythologie grecque (2015), Civilisation VI (2016) et Assassin’s Creed Odyssey (2018). Seikilos aurait-il pu imaginer que, dix-huit siècles au moins après lui, le couplet qu’il avait fait graver sur un tombeau serait fredonné par des millions d’internautes dans le monde ?