Dans la Cité des Papes à Avignon, le Festival de théâtre aux trois clés a fermé ses portes. Créé par Jean Vilar en 1948, il est, avec celui d'Édimbourg, l'un des deux plus grands festivals de théâtre au monde.
Comme chaque année, on y rencontrait des Turcs ou des Français de Turquie, venus comme spectateurs mais aussi comme acteurs, auteurs ou metteurs en scène, se mêlant à un public de 2,6 millions de spectateurs rien que pour le Festival Off où étaient programmés plus de 1 700 spectacles dans 241 salles.
Au Théâtre Actuel, à dix heures du matin, on jouait l’adaptation du très beau roman de l’autrice turque Sedef Ecer, Trésor National. À l’approche de sa mort, une diva des années 50-60, vedette du théâtre d’État et du cinéma turc, prépare ses obsèques qu’elle veut grandioses et demande à sa fille d’écrire son oraison funèbre. Une vie de théâtre, d’amour, de trahison, de passions, au cours de laquelle on revit subrepticement l’histoire de la Turquie de ces soixante dernières années avec ses périodes sombres et ses coups d’État. Sedef Ecer, qui comme Shirley Temple fut une enfant star du cinéma turc, s’est inspirée de personnages qui ont marqué son enfance pour écrire ce roman tout en émotion. L’adaptation théâtrale est signée Benjamin Penamaria, Laure Loaëc et Victoire Berger-Perrin, la metteuse en scène. La distribution regroupe Julie Cavanna, Pierre Hancisse, Benjamin Penamaria, Julien Saada, Zaïna Yalioua, et Sinan Bertrand ‒ ce franco-turc fils d’Yves Bertrand, qui fut directeur du Centre culturel français d’Ankara, et d’Olcay Poyraz, grande comédienne du théâtre d’État et fer de lance pendant sa longue carrière des échanges entre le théâtre français et turc, tous deux disparus. Sinan Bertrand campe magnifiquement un personnage transsexuel qui n’est pas sans rappeler l’une des stars de la chanson turque, symbole des contrastes de ce pays évoluant entre conservatisme et modernisme démesuré.
À 21h 00, à la Comédie d’Avignon, c’est encore une histoire turque qui se situe dans un autre monde. Paradoxe est un stand-up, drôle et réfléchi, écrit et interprété par Umut Köker avec la collaboration de Waly Dia. Umut Köker est kurde et turc. Papa turc, ancien berger venu de l’Est de l’Anatolie, et maman kurde, originaire du Sud-Est. Il a grandi en banlieue parisienne dans un milieu populaire et simple, ce qui ne l’a pas empêché de faire de brillantes études, avec un Bac + 5 et un diplôme en X Design qu'il a offert à sa mère avant de changer radicalement d'orientation et de se tourner vers le spectacle. Il fait partie de cette jeunesse dite « des quartiers » souvent stigmatisée, et c’est sur le quotidien de sa communauté qu’il joue avec beaucoup d’humour en parlant de lui, de son entourage, rebondissant sur les préjugés désobligeants et les raccourcis sur son physique de barbu, balaise et basané, qu’il retourne à l’envoyeur comme un boomerang rempli de rires, d’autodérision, d’empathie et de tendresse.
Son public est multiple ; chaque soir, une longue queue s’alignait le long du trottoir pour entrer au théâtre, toutes générations et milieux sociaux confondus : Turcs, Kurdes, festivaliers classiques, prolos et intellos… « Je suis un mec des quartiers et aussi intello ! Je fais du stand-up pour dire à ma communauté que nous aussi on peut monter sur scène, que nous ne sommes pas voués à travailler sur les chantiers ou dans un kebab. Je ne suis pas dans la revendication, car je suis les deux, Turc et Kurde, et je comprends les peines des deux côtés. » Paradoxe n’est pas un stand-up comme les autres : ici, les blagues a priori faciles se transforment en réflexion sociologiques, et Umut Köker est un peu comme un Guy Bedos du 21e siècle.
À L’Entrepôt, à 13h 00, c’était la tragédie des migrants et de la Méditerranée qui résonnait à travers Les Chants anonymes de Philippe Malone, par la compagnie Scarface Ensemble. Chaque jour, la représentation était précédée d'un message de soutien au peuple de Gaza, et puis les lumières s'éteignaient. Sur scène, un décor minimaliste fait de bric et de broc, un long poème, des mots percutants, une musique au gré des vagues nous plongent dans la tristesse de nos souvenirs de canots et gilets de sauvetage abandonnés, de corps gisants sur une plage, et d’autorités politiques faisant la sourde oreille. Il y a du Lorca, du Lautréamont, du Khair-Eddine, du Neruda à travers les mots forts de Philippe Malone. La musique en mouvement de Cyril Alata et l’interprétation puissante d’Élisabeth Marie (également metteuse en scène), de Selin Altıparmak, font de ce Chant anonyme une ode à la liberté et à la vie où on ne s’ennuie pas un instant. La comédienne Selin Altıparmak n’en est pas à son premier spectacle avec le Scarface Ensemble, avec qui elle travaille depuis 2013. Originaire de Bursa, ayant étudié au lycée de Galatasaray, c’est à la prestigieuse École du Théâtre national de Strasbourg qu’elle finalise sa formation théâtrale. Installée à Paris où elle a fondé la Compagnie S’en Revient, elle poursuit sa carrière d’actrice avec deux évènements notoires : la création par sa compagnie de Mademoiselle Else, d'Arthur Schnitzler Au Théâtre du Chariot à Paris, du 20 au 30 novembre 2025, et son entrée comme « talent » chez Artmédia, la première des agences artistiques européennes.
Jean Michel Foucault