Le Cri du monde

Par une fraîche soirée d’été à Oslo… Dans le calme de la ville et sous les douces lumières du Nord, on croise parfois des instants qui touchent profondément notre intériorité. Au Musée Munch, face à Le Cri, on ne contemple pas seulement une œuvre d’art, mais l’un des cris les plus universels de l’âme humaine. La terreur et l’angoisse qu’Edvard Munch a figées sur sa toile rappellent les catastrophes, guerres, migrations et destructions du XXᵉ siècle, ainsi que le face-à-face p

Par Gözde Pamuk
Publié en Mai 2026

En observant le monde, je me sens comme la figure du tableau : bouche béante, yeux écarquillés, un cri silencieux qui rend sourd. Ce visage peint à coups de pinceaux tremblants est le nôtre à tous. Nous voulons, nous aussi, hurler intérieurement  « Arrêtez ! Assez ! » Le Cri du monde est notre cri. Mais le véritable enjeu est de savoir s’il est entendu. L’impuissance individuelle grandit tant que nous n’agissons pas collectivement. La figure de Munch est seule sur son pont, mais si nous nous tenons côte à côte, nous pouvons transformer le silence en un cri commun.

L’art, la mémoire et l’Histoire nous guident. Cette année marque le 80ᵉ anniversaire des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. L’écho de cette catastrophe rejoint Le Cri silencieux de Munch. La destruction créée par l’homme répond à l’angoisse intime de l’artiste de façon saisissante. Le Cri et les cérémonies commémoratives à Hiroshima et Nagasaki partagent un langage commun : terreur et inquiétude.

Dans le cadre du Nobel Peace Festival, j’ai visité le Centre Nobel de la Paix à Oslo. Confronter les paroles des victimes rappelle que les heures les plus sombres de l’humanité ne peuvent être oubliées. Ces témoignages représentent non seulement une douleur individuelle, mais aussi la cicatrice la plus profonde de la mémoire collective. Les bombes atomiques n’ont pas seulement détruit des vies, des familles et des villes, elles ont aussi brisé la confiance de l’humanité en l’avenir. Transmettre ces récits joue un rôle unique dans l’éducation des générations futures à la conscience de la paix.

Ainsi, un survivant de Nagasaki, âgé de 13 ans en 1945, témoigne : « J’avais 13 ans lorsque j’ai vécu le bombardement atomique de Nagasaki, qui a coûté la vie à cinq membres de ma famille. Quand la bombe est tombée, j’étais à l’étage, à 3,2 km de l’hypocentre. Soudain, j’ai vu un immense éclair. J’ai couru en bas, et dès que je me suis allongé sur le sol, j’ai perdu connaissance. À mon réveil, je me suis retrouvé sous des portes vitrées soufflées par l’explosion. Par miracle, le verre n’était pas brisé et je n’avais aucune blessure majeure. Trois jours plus tard, je me suis rendu au point zéro pour retrouver mes proches. Certains avaient été brûlés vifs là où se trouvait leur maison. D’autres avaient survécu mais sont morts peu après de graves brûlures ou de fièvre due aux radiations. Au total, cinq membres de ma famille ont été tués. Partout, de nombreuses victimes grièvement blessées et des centaines de morts. »

Une ville, un tableau, une commémoration… Ces instants vécus à Oslo, à la croisée de la ville, de l’art et de l’Histoire, nous rappellent une vérité essentielle : malgré la douleur, l’humanité trouve toujours des moyens de s’exprimer ‒ par un Cri, par les paroles d’un témoin, ou surtout par son désir inextinguible de paix.

Dr Gözde Kurt Yılmaz