Dans le cadre de ses activités pédagogiques et culturelles, le lycée français Notre-Dame de Sion d’Istanbul a invité Erwin Aros, Juliette Chassain Aros (artistes lyriques) et Charles Bonnet Léon (claveciniste) pour une série d’ateliers de chant baroque avec des élèves. En leur permettant de vivre l’expérience collective d’une production artistique, suivie du concert final, ces ateliers visent à mettre en valeur la personnalité artistique des élèves. Rencontre avec les artistes.
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« Je dirais que je suis un être humain qui a choisi de faire de la musique son moyen d’expression. J’essaye aujourd’hui de transmettre aux autres ce que la musique m’a apporté, car elle a véritablement changé ma vie », déclare Erwin Aros. Il poursuit : « Dès l’enfance, j’ai commencé la musique. Avec mon frère, nous avions des professeurs particuliers qui venaient nous enseigner à domicile, ce qui est très rare pour une famille de milieu modeste. Je ne viens pas d’une famille de musiciens, mais je dirais que je suis issu d’une famille qui savait rêver. Cela nous a permis, à mon frère et moi, de poursuivre des études musicales. Le chant est ensuite arrivé dans ma vie lors d’un concert de charité à Santiago, où l’on m’a demandé de chanter, bien que ce ne fût pas mon domaine de compétence. Après ce concert, une personne est venue m’interpeller pour me dire que j’étais très doué, et elle a insisté pour que je prenne un mois de cours avec elle. C’est grâce à cela que je suis devenu chanteur. »
Charles Bonnet Léon : « Je suis claveciniste, chanteur et étudiant au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Ma passion pour la musique a commencé dès petit, de mes huit à treize ans j’étais dans l’opéra junior de Montpellier, tout comme Juliette. Étant enfant j’étais chanteur, et pour un spectacle j’ai dû chanter sur un air baroque accompagné par un clavecin. C’est ce moment qui m’a introduit à l’instrument mais aussi au répertoire de la tragédie lyrique. »
Juliette Chassain : « Je ne pourrais pas dire quand a commencé mon parcours dans la musique, car c’est un élément qui a toujours fait partie de ma vie. Cela dit, c’est devenu une évidence à neuf ans, lorsque je suis montée sur scène pour la première fois dans un petit rôle à l’opéra, dans Le Duo des Chats de Rossini. Par la suite, j’ai eu la chance de croiser le chemin d’artistes que j’admire beaucoup : j’ai notamment interprété Didon dans Didon et Énée aux côtés de Cyril Auvity à seulement seize ans. Il a été d’un grand soutien et m’a ensuite aidée à préparer le concours d’entrée au Centre de musique baroque de Versailles, que j’ai intégré à dix-sept ans. C’est parce que ces rencontres ont forgé ma vocation que je suis aujourd’hui très heureuse de participer à des projets pédagogiques avec des jeunes, comme ici à Notre-Dame de Sion. »
Quelle place accordez-vous aux projets pédagogiques avec des élèves dans vos activités ?
Erwin Aros explique : « Depuis quelques années, en France, certaines politiques visent à faire intervenir des orchestres et des artistes dans les écoles. Nous avons ainsi appris à travailler avec de jeunes étudiants dans une démarche de partage. D’ailleurs, mêler des professionnels à des jeunes crée souvent quelque chose de magique sur scène. »
« Personnellement, en parallèle de mon cursus, je fais un diplôme d’état de pédagogie au CNSM dans lequel nous sommes formés à des actions de médiation. J’avais déjà eu l’occasion de travailler avec certaines associations comme Cadets en scène à Paris, mais c’est la première fois que je fais un projet d’une telle envergure sur quatre jours se concluant par un spectacle », ajoute Charles Bonnet Léon.
Quels sont, selon vous, les bénéfices de ces interventions pour les élèves ?
« Les élèves avec qui nous travaillons ont environ quinze ans, un âge où l’on est rarement à l’aise avec son corps, avec les autres, et donc encore moins sur scène. Ce type de programme leur permet d’apprendre le vivre-ensemble et de se confronter à un public : c’est un véritable exercice de confiance en soi (...) Ayant moi-même bénéficié d’un programme pédagogique avec l’Opéra Junior de Montpellier, j’ai appris la vie en apprenant la scène. Je considère le travail artistique comme une véritable école de la vie », déclare Juliette Chassain.
Erwin Aros poursuit : « L’intérêt est de voir leur évolution dans le travail, leur capacité d’attention, car d’un jour à l’autre, nous construisons beaucoup de choses. Monter sur scène devient alors une expérience qu’ils vivent pleinement. En plus, la musique mêle mathématiques, littérature ‒ à travers le travail des textes ‒ et aussi histoire, notamment celle du baroque. C’est un exercice très complet pour des lycéens. »
« À l’inverse, cela nous apporte également beaucoup de joie de voir des enfants chanter des musiques que l’on aime passionnément. Puis d’un point de vue pédagogique, cela nous permet de nous améliorer en travaillant avec des enfants n’ayant jamais fait de musique, on doit réussir à expliquer des choses qui pour nous sont acquises, étant professionnels. On creuse notre réflexion, ce qui nous apporte beaucoup d’ouverture », affirme Charles Bonnet Léon.
Quelle approche adoptez-vous avec les élèves ?
« Au début, nous avons commencé à travailler avec l’ensemble du groupe, mais il s’est avéré plus efficace de les répartir en trois ateliers : un atelier d’apprentissage musical avec Charles Bonnet Léon au clavecin, un de techniques vocales avec Erwin, et un de mise en espace avec moi. Le fait de privilégier des effectifs réduits a permis aux élèves de s’épanouir », déclare Juliette Chassain.
Erwin Aros ajoute : « Il nous a semblé important d’avoir un temps privilégié avec chaque élève afin de connaître leurs ressentis. C’est un véritable projet collaboratif avec les jeunes : nous mêlons nos idées initiales à leurs propositions. Il y a une grande part d’improvisation dans ce programme pour laisser place à la créativité de chacun. »
Comment vous sentez-vous à l’approche du concert ?
« Réussir le spectacle n’est qu’un bonus. L’essentiel, c’est le parcours accompli par les élèves au cours des derniers jours, et tout ce qu’ils ont appris. La scène est un espace magique : même si tout est préparé en amont, le public reçoit autre chose. Il ne faut pas se focaliser sur la perfection, mais profiter du moment de la représentation », déclare Erwin Aros.
Juliette poursuit : « Nous espérons pouvoir renouveler cette expérience, peut-être sous la forme d’un rendez-vous annuel, afin de suivre l’évolution des élèves. »
« Le projet de cette année était un test pour nous, mais nous souhaiterions que cela continue les années suivantes, nous avons encore des ressources supplémentaires pour revenir proposer des projets encore plus complets et plus grands », conclut Charles Bonnet Léon.
Propos recueillis par Mireille Sadège et Charlotte Gautier