Pınar Civan parle aussi bien d’Accra que d’Istanbul, de féminisme que de football. Cet entretien a eu lieu après une promenade à Épesses, au bord du lac Léman, sur la rive suisse, face à Évian, en France, où nous avions partagé, en famille, un verre de Saint-Saphorin Chasselas : un vin limpide et nerveux, à l’image de son art.
Une de ses femmes sans visage trône dans notre séjour, timidement, mais fièrement. J’ai vu naître certaines de ses sœurs à Berne, dans un vaste atelier perché au sommet d’un immeuble, où la ville s’épanche entre collines et toits rouges, et où, par temps clair, on aperçoit les géants de l’Oberland bernois. Dans cet espace vivant, les toiles de Pınar Civan s’éparpillent comme des bribes d’émotion, entre éclats de bitume, traits d’acrylique et éclaboussures de vers oubliés. Il y a, dans ses couleurs, une harmonie chaotique, à la fois douce et brutale, comme sa présence. À Paris, dans son appartement, un square lui souffle des détails de vie ; à Istanbul, l’énergie urbaine pulse dans ses gestes. Peintre du déplacement, nomade de l’âme, Pınar Civan parle aussi bien d’Accra que d’Istanbul, de féminisme que de football. Cet entretien a eu lieu après une promenade à Épesses, au bord du lac Léman, sur la rive suisse, face à Évian, en France, où nous avions partagé, en famille, un verre de Saint-Saphorin Chasselas : un vin limpide et nerveux, à l’image de son art.
Ton œuvre explore souvent des formes abstraites dans lesquelles apparaissent des silhouettes féminines au visage dissimulé. Que souhaites-tu transmettre à travers ces figures incomplètes ?
J’aime impliquer le spectateur dans mon travail plutôt que lui livrer une histoire toute faite. Mes œuvres portent la trace des voix féminines que j’ai écoutées. Il s’agit donc d’un écho collectif. Dissimuler les visages est une forme de protestation. J’interroge la manière dont les femmes peinent encore à exister telles qu’elles sont. En effaçant les traits, je tente paradoxalement de rendre visible cette absence.
Pourrais-tu nous décrire ta démarche créative, la manière dont tes toiles prennent forme ?
Mon processus de création est profondément intuitif. Lorsque je me place face à une toile blanche, je n’ai ni esquisse, ni plan défini. J’ai souvent une phrase qui tourne en boucle dans ma tête, un vers, une chanson ou quelques mots qui traduisent l’émotion que j’essaie de mettre en image. Parfois, ces fragments de texte s’invitent sur la toile.
Pour moi, c’est un acte très physique. La gestuelle presque chorégraphique fait partie intégrante de l’œuvre. Il y a une forme de dialogue entre mon énergie corporelle et ce qui se construit visuellement. Côté matériaux, j’aime intégrer tout ce qui attire mon regard. Je collectionne partout des objets, des fragments, des matières. La rouille, le bitume, par exemple, sont des éléments que j’utilise régulièrement. Ils apportent une densité, une matérialité brute.
En ce moment, tu partages ta vie entre Paris, Berne et Istanbul, mais tu as également vécu en Afrique et voyages régulièrement en Amérique latine et en Asie. En quoi ces déplacements, ces géographies multiples nourrissent-ils ton regard ?
Même si ma vie est aujourd’hui un peu plus stable, l’esprit nomade ne m’a jamais quittée. Ce sont les rencontres faites en chemin, les récits partagés, des couleurs, des sons, des poèmes, des danses, des livres qui ont enrichi mon regard et nourri ma pratique. Ces voyages sont devenus une part intime de mon vocabulaire artistique.
Mes origines turques restent une source importante. J’ai grandi avec la richesse de la langue turque, marquée par notre littérature, notre musique, nos mythes… Ce genre d’expérience imprime une mémoire très physique, presque sensorielle, qui ressurgit souvent à mon insu au bout du pinceau.
Nombre de tes œuvres semblent traversées par la question du féminin. Te considères-tu comme une artiste féministe ? Et que signifie, pour toi, articuler art et engagement aujourd'hui ?
Artiste féministe ? Oui, sans hésitation. Le féminisme, c’est la lutte pour que les femmes puissent simplement exister. On peut approfondir cela d’un point de vue académique bien sûr, mais à la base, c’est une lutte contre le déni institutionnel et social de notre existence, et pour sa pleine reconnaissance. Cette définition me vient aussi à partir de l’histoire de l’art ‒ où les femmes ont été systématiquement effacées, marginalisées ou réduites à des muses. Mais elle s’applique aussi parfaitement au quotidien. Le combat, c’est celui contre l’idée que les femmes ne peuvent exister qu’aux conditions dictées par le pouvoir dominant.
Cette lutte, je la partage avec des femmes partout dans le monde. Je pense, par exemple, à cette femme sénégalaise professeure d’histoire chez qui j’ai logé, qui ne pouvait même pas s’asseoir à table avec ses invités. Ce que nous avons en commun, c’est ce besoin fondamental : avoir notre place à table ‒ au sens propre comme au figuré.
C’est pourquoi je prends la parole dès que l’occasion se présente, notamment sur la place des femmes dans le monde de l’art. Mon terrain d’engagement, c’est la création. L’art est ma voix, et cet engagement se manifeste dans mes projets actuels. Deux expositions sont prévues cette année : l'une à Berne cet été, où je présenterai entre autres une pièce sur la visibilité des femmes dans le sport ; l'autre à Zurich en novembre. Ces espaces me permettent d'ouvrir de nouveaux dialogues, toujours en lien avec les mêmes questionnements.
Tu as évoqué, dans un précédent entretien, l'idée que peindre est pour toi une énergie libérée. L'acte de création est-il, selon toi, un espace de thérapie sensible ou une forme d'archive émotionnelle ?
Je pourrais dire que chaque toile tient à la fois du journal intime et de l’archive émotionnelle. Il ne s’agit pas de raconter un événement, ni de représenter un paysage ou un portrait de manière objective. Ce que je cherche à traduire, c’est l’impression d’un moment, la sensation que me laisse un lieu, une rencontre, une parole ou un silence. Je ne peins pas des histoires linéaires, mais plutôt des éclats d’émotion. Peindre me permet de faire circuler cette énergie, parfois de m’en libérer. Il y a bien sûr une dimension thérapeutique dans ce processus.
Certaines de tes toiles évoquent la douleur ; d'autres, le silence, l'incompréhension ou le désir. Ta peinture serait-elle une forme d'autofiction, ou te détaches-tu de toi-même lorsque tu es face à la toile ?
Je ne suis pas une narratrice objective. Je suis totalement impliquée dans tout ce que l’on voit sur mes toiles. J’aime jouer avec les mots, et je dis que chaque œuvre est « a part of moi ».
La joie, la tristesse, la passion, le silence ou même la confusion que tu dis percevoir dans mes œuvres, tout cela, oui, c’est moi. Je ne peux pas m’en détacher. J’aime dire que mes tableaux sont traversés par une harmonie chaotique ‒ c’est une contradiction assumée, une tension que je revendique.
Propos recueillis par Samim Akgönül