Deux ans après sa prise de fonction comme Ambassadrice de la République française en Turquie, S.E. Isabelle Dumont a accepté à répondre à nos questions. C’est le moment de faire un bilan de son mandat et des relations entre l’Europe et la Turquie.
Deux ans après votre arrivée, que pouvez-vous nous dire des liens entre la France et la Turquie ?
Près de deux ans après mon arrivée, je peux témoigner de la richesse et de la densité des liens entre nos deux pays. C’est ce que je remarque chaque jour à Ankara et Istanbul, mais aussi lors de mes visites de terrain, par exemple dans le sud-est du pays. Ce que j’observe, c’est que nous avons à la fois des liens anciens, marqués par des siècles d’échanges mais, aussi, une relation qui est tournée vers l’avenir. C’est très frappant lorsque je parle aux acteurs du secteur économique, culturel ou universitaire et aussi aux élus locaux : il y a, au sein de la société turque, une envie de travailler avec la France qui est réelle. Mon rôle est de donner suite et de mettre en musique ces envies, cet espoir, en favorisant des coopérations concrètes et en poursuivant celles qui existent déjà.
Où en sont les relations bilatérales entre les deux pays dans les domaines politiques, économiques et culturels ?
Je vous le disais, nos relations sont particulièrement denses. C’est notamment le cas sur le plan international où nos dirigeants se rencontrent, très régulièrement, à l’occasion de sommets comme le G20, l’OTAN ou, comme cela a été le cas à Tirana en mai, de la Communauté politique européenne. Le ministre Hakan Fidan s’est également rendu à Paris le 2 avril dernier pour un long entretien avec son homologue Jean-Noël Barrot. Face aux bouleversements mondiaux, notamment dans le voisinage direct et immédiat de la France et de la Turquie, nous entretenons ce dialogue régulier, dans la conviction que c’est le meilleur moyen de renforcer nos convergences et aussi de comprendre nos divergences.
L’économie est également une bonne illustration de la densité de nos relations bilatérales. Avec 23,4 milliards d’euros d’échanges commerciaux en 2024, nous avons atteint un niveau record et même dépassé l’objectif fixé en 2014 lors de la visite d’État en Turquie du président François Hollande. La France est le 6ᵉ marché pour les exportations turques, tandis que la Turquie est le 5ᵉ marché hors Union européenne pour les produits français. S’agissant des investissements, la présence française en Turquie s’est densifiée et diversifiée. Aujourd’hui, ce sont plus de 400 entreprises françaises qui sont présentes dans plusieurs secteurs d’activité, représentant 8 milliards de dollars d’investissements et faisant de la France le 7ᵉ investisseur étranger en Turquie. Les échanges économiques entre nos deux pays n’ont jamais été aussi importants : c’est une chance et un marqueur de la profondeur de nos relations. C’est aussi le résultat d’un travail continu des administrations françaises et turques, que je veux saluer.
L’action de l’Agence française de développement est un autre symbole de l’ampleur de notre engagement dans ce pays. Avec 800 M€ d’engagements pour la seule année 2024, l’AFD est fortement engagé sur le territoire turc, notamment sur les enjeux de transition écologique et pour la reconstruction des zones touchées par les séismes.
Ces exemples ne sont bien entendu pas exhaustifs, mais ils montrent à quel point la relation franco-turque est vive, tournée vers l’avenir. Il peut certes y avoir parfois des divergences, mais nous œuvrons à trouver constamment des terrains d’entente, de coopération et de solidarité : c’était le cas lors des tremblements de terre qui ont frappé la Turquie en février 2023 et auxquels la France a réagi en mobilisant immédiatement son assistance humanitaire.
La situation au Moyen-Orient reste très sensible. Quels sont les projets et actions en communs entre la France et la Turquie afin d’améliorer la situation ?
La paix et la stabilité au Moyen-Orient sont une priorité pour nos deux pays, et nous entretenons à ce titre un dialogue constant. En Syrie, nous partageons l’objectif d’une transition politique inclusive, fondée sur la justice, la sécurité et la souveraineté du pays, condition indispensable à une paix durable. Nous soutenons également les efforts de reconstruction, notamment sur le plan économique, afin de répondre aux besoins des populations et d’éviter toute résurgence de l’instabilité.
La lutte contre Daesh demeure un axe majeur de notre coopération : elle s’incarne par des échanges réguliers en matière de renseignement, une importante coordination opérationnelle et une vigilance commune constante.
À Gaza, nous partageons la conviction qu’une solution politique qui s’inscrit dans le cadre du droit international, aboutissant à terme à la constitution de deux États vivant côte à côte en paix et en sécurité, est la seule voie possible pour garantir la sécurité des populations civiles, si durement frappées aujourd’hui. Nous avons échangé étroitement avec la Turquie pour la préparation de la conférence internationale sur la solution à deux États en juin à New-York, co-présidée par la France et l’Arabie Saoudite.
Même si la Turquie n’est pas un pays francophone, la langue et la culture française y ont une place particulière. Que pensez-vous de la francophonie en Turquie ?
La francophonie en Turquie a une histoire ancienne. Le lycée Galatasaray en est un exemple emblématique : lycée francophone d’élite de l’Empire ottoman, il incarne encore aujourd’hui cette tradition d’excellence et de dialogue culturel. Le français reste une langue de référence, notamment dans les milieux académiques, et nous travaillons activement à faire vivre cette dynamique, notamment à travers l’action de l’Institut français et les échanges universitaires.
Au niveau culturel, je constate la curiosité insatiable des Turcs pour les auteurs et artistes français et francophones, que l’Institut français fait venir régulièrement pour organiser des rencontres auprès du public turc. Les salles sont combles et l’enthousiasme est réel, notamment au sein de la jeunesse. Je citerai en exemple la venue récente des écrivains Laurent Gaudé, ou Leïla Slimani. En 2024, ce sont 98 évènements qui ont eu lieu avec près de 40 partenaires différents à l’occasion de la célébration de la Francophonie.
Vous avez des liens particuliers avec la Turquie, alors, avez-vous des projets pour renforcer les liens entre deux pays ?
La Turquie joue en effet un grand rôle dans mon histoire familiale. Ma grand-mère, réfugiée russe, s’est installée à Istanbul au début du XXe siècle. Mon père y a passé son enfance avant de poursuivre ses études en France. Devenu turcologue, il a fait de la Turquie le cœur de sa vie professionnelle. De telle sorte que ce pays est pour moi très familier. Toute mon enfance, j’ai entendu parler de la Turquie, j’y suis allée, j’ai goûté sa cuisine, écouté sa musique. C’est ce qui m’a poussée ensuite à y effectuer de nombreux séjours, y compris professionnels. C’est donc un sentiment très spécial pour moi d’exercer aujourd’hui les fonctions d’ambassadrice, dans ce pays qui m’est cher.
Comment se passe une journée de l’ambassadrice de France en Turquie ?
Il n’y a pas vraiment de journée type, et c’est d’ailleurs ce qui rend cette fonction si riche. Entre des entretiens avec le gouvernement turc à Ankara, des échanges avec la communauté d’affaires à Istanbul, une rencontre avec la communauté française à Izmir ou l’inauguration de projets d’infrastructures réalisés avec le soutien français à Adiyaman, chaque jour est différent, car les enjeux sont multiples, évolutifs et souvent, vous connaissez la Turquie, imprévisibles ! C’est un engagement total et, je dois le dire, une mission passionnante.
Propos recueillis par Dr Mireille Sadège et Dr Hüseyin Latif