Installé à Paris depuis 1961, le Dr Demir Fıtrat Onger est une figure emblématique de la communauté turque en France. Cardiologue de profession, il s’est également imposé comme un acteur incontournable de la vie culturelle franco-turque, œuvrant sans relâche pour promouvoir les arts, le patrimoine et le dialogue interculturel.
Il avait pris l’Express Saint-Plon depuis Sirkeci, un trajet de trois nuits et deux jours, sans wagon-restaurant, seulement des réchauds à alcool pour se réchauffer. C'était vraiment une expédition. À 17 ans et demi, il est enfin arrivé à la gare de Lyon. Là, la belle-sœur de mon professeur l’attendait. Sa famille lui avait réservé un hôtel à Jussieu, juste en face de leur appartement. Dès son arrivée, il se rendit à la faculté de médecine pour s’inscrire. Ses études étaient financées par ses deux parents, toutes deux pharmaciennes, avec 680 francs par mois. « À l'époque, nous étions seulement sept étudiants turcs à Paris », raconte le Docteur Onger.
Un pionnier de la cardiologie turque en France
Formé à la faculté de médecine de Paris, le Dr Onger s’est spécialisé en cardiologie. En 1980, il ouvre son propre cabinet médical dans la capitale, devenant l’un des tout premiers cardiologues turcs à exercer en France. Son parcours se poursuit en 1989 avec la co-fondation de la clinique Agena à Nemours, en partenariat avec un confrère français ‒ une initiative qui illustre sa volonté de créer des ponts entre les pratiques médicales des deux pays. En 2022, fidèle à son engagement pour la santé publique, il anime des conférences sur les maladies cardiovasculaires auprès des associations turques de la région parisienne, dernièrement au siège de la branche française du Parti Républicain Populaire (CHP). Il a abordé des problématiques telles que l’hypertension, la prévention et les soins adaptés aux communautés immigrées.
Une passion pour la culture turque
Au-delà de la médecine, le Dr Onger s’est engagé très tôt dans la vie culturelle. En 1984, il fonde le Centre culturel d’Anatolie, véritable espace de rencontres et de diffusion culturelle. Sous sa direction, le centre organise des expositions, conférences et événements mettant à l’honneur les artistes turcs vivant en France. Il offre ainsi à des noms comme Selim Turan, Mübin Orhon ou encore Hakkı Anlı une visibilité précieuse sur la scène artistique française.
Sa passion pour l’art se reflète également dans sa collection personnelle, dévoilée en 2012 dans l’ouvrage Un médecin, un homme, une collection. Ce livre met en lumière une riche sélection d’œuvres qui témoignent de l’identité multiple de l’artiste et du collectionneur.
Sur l'éducation et la situation des jeunes Turcs en France :
« En termes de niveau de baccalauréat, les enfants d'immigrés turcs se retrouvent en septième position. Pour vous donner une idée, les Chinois atteignent un taux de réussite de 72 %, tandis que nous, les Turcs, ne sommes qu'à 12 %. Beaucoup de nos jeunes hommes finissent par travailler comme manœuvres dans le bâtiment, et très peu poursuivent des études supérieures. En conséquence, notre niveau éducatif reste globalement très bas.
Sur le plan financier, notre communauté est l'une des plus vulnérables. Trois secteurs principaux dominent nos activités économiques : la restauration rapide, la retouche de vêtements, et bien sûr, le bâtiment. Dans ce quartier, par exemple, on trouve six retoucheurs. Ces secteurs sont des occupations traditionnelles pour beaucoup d'entre nous, mais cela reste insuffisant pour garantir une amélioration de notre situation générale.
Il faut aussi souligner que la communauté turque est traversée par de nombreuses divisions internes. Actuellement, environ 60 à 70 % de la communauté turque en France est influencée par le parti politique au pouvoir en Turquie. Cela a un impact sur notre niveau intellectuel et notre engagement civique, qui demeure relativement faible. Il est important de l'admettre, même si certains individus issus de notre communauté se distinguent positivement.
Nous sommes environ 800 000 Turcs en France, mais nous restons peu représentés dans les postes décisionnels. Certains, comme des préfets ou des diplomates, sont d'origine turque, mais ils ne mettent souvent pas en avant leurs racines. C’est également le cas de quelques politiciens, comme Agnès Evren, qui est sénatrice. Je connais bien sa famille, dont j’ai soigné les membres. Agnès est une femme d’origine turque, issue d'une famille nombreuse, mais elle n'a pas de liens particuliers avec la communauté. C'est un peu le même phénomène en Allemagne, où les membres de la communauté turque restent souvent à l'écart des structures de pouvoir. »
Une voix intellectuelle engagée
Le Dr Onger a participé à plusieurs publications collectives, dont Regards sur Atatürk (1998), Un médecin, un homme, une collection (2012), France-Turquie : une relation complexe (2020).
À travers ces écrits, il explore les dimensions historiques, culturelles et personnelles de la relation franco-turque.
Un engagement associatif durable
Acteur associatif de premier plan, le Dr Onger siège au conseil d’administration du Comité France-Turquie et occupe la vice-présidence de l’Union des Associations culturelles turques de France. Il a également été vice-président de l’Union des Anciens des Écoles françaises de Turquie, confirmant son attachement au dialogue entre les deux pays.
Lorsqu'on lui demande si le gouvernement soutient financièrement le Centre culturel d’Anatolie, notamment sous forme de subventions pour l’association, la réponse du Dr Demir Onger est sans équivoque : « Pas du tout, absolument pas. Pourquoi ? Pas un centime. C’est une association régie par la loi de 1901… Non, non… Pourquoi voudriez-vous qu’ils financent le Centre culturel d’Anatolie ? Autrefois ils finançaient une autre structure, c’était différent. Elle recevait des fonds dans le cadre de l’intégration des travailleurs immigrés. Mais notre centre, lui, ne s’adresse pas aux travailleurs immigrés. Il vise principalement le public français. Il n’y a donc pas de problématique d’intégration, et c’est précisément pour cela que nous ne bénéficions d’aucun financement. »
À propos des cours de langue
Le Dr Demir Onger évoque ensuite, avec une certaine fierté, le succès de l’école de langue du centre : « Nous avons une école de langue très populaire. Chaque année, entre 145 et 180 élèves y sont inscrits. Les cours ont lieu tous les soirs, avec deux sessions : une à 18h 30 et une autre à 20h 30. Nous proposons aussi des cours à distance, notamment pour ceux qui résident en province ‒ nous avons par exemple quelques élèves à Bordeaux.
Le profil de nos apprenants est très varié. Il y a d’abord les couples mixtes : un Français qui apprend le turc parce que sa femme est turque, ou inversement. Ensuite, nous avons des diplomates ‒ comme l’ancien consul général de France à Istanbul ‒ mais aussi des gendarmes français qui apprennent le turc pour faciliter leur collaboration avec leurs homologues turcs, notamment dans la lutte contre le narcotrafic. Et enfin, il y a aussi des hommes d’affaires, des diplomates en partance pour la Turquie… Bref, c’est un public très diversifié. »
Propos recueilli par Hüseyin Latif