Savez-vous où se trouve le tombeau d’Hannibal ?

​Quand on prononce le nom d’Hannibal Barca, celui que Napoléon considérait comme l’un des plus grands stratèges de tous les temps, s’imposent tout de suite à l’esprit des représentations épiques comme, « celui auquel son père, Hamilcar, avait fait jurer de haïr Rome », « celui qui traversa les Alpes avec des éléphants de combat dont beaucoup périrent dans la neige », « celui qui vainquit les Romains au Tessin, à la Trébie, au lac Trasimène puis anéantit leur arm

Par Gisèle Durero Köseoğlu
Publié en Mars 2024

Toutefois, la défaite de Zama, contre Scipion l’Africain, sonna le glas de la puissance du Carthaginois, qui fut contraint de partir en exil. Arrivé à la cinquantaine, épuisé par ses années de guerre, borgne, Hannibal, d’abord réfugié chez d’autres souverains, fut ensuite accueilli par Prusias II, le roi de Bithynie, région de l’Asie mineure située autour de l’actuelle ville turque de Bursa, dont le mythe lui prête d’ailleurs la fondation. Mais après une ambassade romaine, Prusias trahit son invité, qui résidait à Libyssa, aujourd’hui Gebze, sur les rives de la Marmara. Lorsqu’Hannibal réalisa que tous les souterrains qu’il avait creusés sous son fortin pour s’échapper venaient d’être bouchés et que Prusias allait le livrer aux Romains, il choisit de s’empoisonner, en prononçant cette fameuse phrase : « Délivrons le peuple romain de ses longues inquiétudes, puisqu’il n’a pas la patience d’attendre la mort d’un vieillard ! » Comprit-il à cet instant qu’il avait mal interprété l’ancienne prophétie, « Le pays de Libye cachera le cadavre d’Hannibal » et que c’était en réalité à Libyssa que l’attendait le destin ? Nul ne le saura jamais…

De nombreux historiens de l’Antiquité, comme Polybe, Cornélius Népos, Tite-Live, Strabon, Pline l’Ancien ou Plutarque, consacrèrent des pages mémorables au récit du suicide d’Hannibal. C’est pourquoi, dès le XVIe siècle, des voyageurs en Orient se mirent en quête de sa sépulture dans la région de Gebze, d’autant plus que le géographe Pausanias avait écrit qu’il existait un sarcophage marqué de l’inscription latine « Hannibal repose ici » et que le Byzantin Jean Tzétzès affirmait que Septime Sévère y avait fait bâtir, à son époque, un monument de marbre. En 1800, l’archéologue Jean-Baptiste Le Chevalier publia même dans son Voyage de la Propontide et du Pont Euxin, une gravure censée représenter la tombe mais en réalité, la localisation exacte ne fut jamais établie. Cependant, au XXe siècle, c’est Atatürk, admirateur du général carthaginois, dont la tactique utilisée à Cannes lui avait, dit-on, inspiré celle de la bataille de Dulumpınar - victoire de 1922 marquant la fin de la Guerre d’Indépendance turque-, qui ordonna de rechercher l’emplacement du tombeau. La Direction Générale des Antiquités et des Musées du Ministère de l’Histoire Nationale se mit à l’œuvre mais la mort du fondateur de la République turque, en 1938, mit momentanément fin au projet. Il fallut attendre 1968 pour que l’historien turc Arif Müfid Mansel, qui avait retrouvé l’endroit dessiné par Le Chevalier, comportant une dalle de pierre et des colonnes, publie dans la revue Belleten un article érudit sur le sujet, analysant toutes les pistes historiques mais établissant néanmoins en conclusion qu’il était difficile d’aboutir à des certitudes, vu que l’endroit avait été transformé, au cours des siècles, en cimetière musulman. Finalement, ce fut en 1981, pour commémorer le centenaire de la naissance d’Atatürk, que fut exaucé son souhait, le Mémorial d’Hannibal, sur un lieu nommé par la langue populaire « la Colline d’Hannibal ». Où se trouve-t-il ? À Gebze, dans le jardin de Tübitak, le Conseil turc de la recherche scientifique et technique. Il s’agit d’un énorme rocher de vingt-cinq tonnes sur lequel le sculpteur Nejat Özatay, du

Musée archéologique, a ciselé le visage du chef carthaginois. Cinq plaques de marbre en turc, français, italien, anglais et allemand racontent la vie du légendaire guerrier, en commençant et finissant par les phrases suivantes : « Ce monument a été édifié en mémoire d’Hannibal à l’occasion du centenaire d’Atatürk, comme expression de l’estime de celui-ci pour ce grand chef d’armée… L’érection d’un monument en ce lieu a été demandée pour la première fois par Atatürk en 1934. »

Si quelqu’un avait prédit à Hannibal que, plus de deux mille ans après sa disparition, un autre grand stratège déciderait d’élever un mémorial en son honneur à l’emplacement supposé de sa tombe, aurait-il pu le croire ? Telles sont les surprises de l’Histoire…

Gisèle Durero Köseoglu